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SENEGAL : « Ne touchez pas à mon prénom ! » Témoignage d’un métis culturel.

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Né à Dakar en 2004, je m’appelle Moustapha. Ce prénom m’a été attribué en hommage à un grand-père de ma famille maternelle. Tout naturellement, le droit du sol, voire du « demi-sang », devait me permettre de devenir sénégalais. Eh bien non ! Mon père étant d’origine française, ma mère sénégalaise ne pouvait pas m’octroyer sa nationalité. A contrario, l’enfant né d’une mère étrangère mais d’un père sénégalais, se voyait accorder ipso facto la nationalité sénégalaise. Même si cette discrimination a été corrigée par une loi en 2013, mes premiers pas dans l’interculturalité ne commençait pas sous les meilleurs auspices !

Une fois arrivé en France, c’est à mon prénom que l’on s’en est pris. Mes grands-parents paternels ne supportaient pas que l’on prononçât mon prénom devant eux. Il faut dire qu’ils avaient une préférence pour mon second prénom bien plus tolérable à leurs yeux : Adrien ! Pas besoin de vous faire un dessin quant aux motifs de leurs faveurs. Mais bon va pour un Adrien par-ci, par-là, pour un peu de tranquillité alors que je n’avais que quelque mois et que je ne comprenais pas toute cette agitation de grandes personnes autour de moi ! Et à chaque période de vacances, le même rituel : une querelle sur l’usage de mon prénom par mon père qui aimait par malice insister sur celui-ci ! Les bagages à peine débarqués étaient aussitôt rentrés dans le coffre de la voiture pour prendre le chemin du retour vers Paris ! Cet été, malgré nos âges avancés, rebelote ! Et comme vous le devinez dans ces cas, mes grands-parents paternels nous ont servi le refrain habituel : « nous avons des amis inséparables d’arabes » (sic).

Depuis 2016, la ministre de l’éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, encourage l’accès gratuit à la presse écrite pour les collégiens. C’est donc avec envie que je me délecte à lire les sources sérieuses ! Et là, je découvre des tribunes ouvertes à des philosophes, des bien-pensants sans nul autre

« Ne touchez pas à mon prénom ! »

au monde. Je suis devenu leur attraction préférée depuis quelques années et ce même avant les attentats. Figurez-vous qu’ils parlent de moi ! Enfin, pas de moi personnellement mais de ma condition socio-culturelle en France : bref, il est question des binationaux ou encore des métis culturels. Et on nous reproche quoi au juste ? De dénaturer la vraie histoire de la France, la pure bien entendu et d’entraîner ce pays dans un « décadentisme ». Cette tendance au catastrophisme reliée à l’émergence d’une « diaspora terroriste » s’est récemment exprimée dans une fiction politique. Le roman « Soumission » est devenu un best-seller en France. Un certain Mohammed y a gravi la plus haute marche du podium, Président de la République française. Bon là rien d’anormal alors qu’aux Etats-Unis d’Amérique, a été élu par deux fois un certain Barack Hussein Obama. Les Américains seraient donc en avance sur la prophétie de l’auteur ! Mais non, cela se gâte : dans ce roman, les catholiques ont pratiquement tous disparu et les blancs sont devenus des citoyens de seconde zone. On dirait que l’auteur nous décrit à rebours la situation actuelle des immigrés !

On ne nous met pas seulement en scène, on nous invective, on nous montre du doigt et on veut effacer de nous toute référence à notre identité interculturelle. En particulier avec la question de la francisation des prénoms. Deux polémistes professionnels – dont l’un est maire apparenté FN et l’autre poursuivi souvent pour provocation à la haine envers les musulmans, s’en donnent à cœur joie. Comme mon grand-père paternel, ces polémistes sont comme par hasard des pieds-noirs. Ils brandissent la supposée colonisation musulmane en France (résultant en grande partie de la présence de personnes originaires de l’Afrique du Nord) car ils n’ont pas fait le deuil de leur Afrique qui n’est plus la leur et qui n’a jamais été la leur puisqu’elle avait été prise par force ! Ils emporteront cette frustration dans leur tombe.

Je vais m’éloigner de ce tumulte des passions françaises pour profiter de la brise de la téranga. Je décide alors de me retourner vers mon pays d’origine : le Sénégal. Et ne voilà-t-il pas que, là-bas aussi, on discute de moi, le métis culturel ! En réalité, on s’agite autour de la question du bi-nationalisme et de l’accession à la fonction suprême de Président de la République. Historiquement, il est vrai que le métis portugais et les « Brésiliens » sont mal perçus pour leur rôle dans le commerce de la traite des esclaves. Mais moi je n’ai rien à voir avec eux ! Un journaliste sénégalais s’est fait une spécialité, devenant un « mange mille » de l’intolérance, de frapper à tout azimut contre les métis culturels qu’ils soient noirs ou blancs. Et une fois, a terminé sèchement un article par un sanglant : « Toubab » ! Mais, fort de sa diaspora africaine, érigée en 6ème région d’Afrique, le métis culturel est entré dans chaque foyer du Sénégal. Alors, à chaque fois qu’on insulte un métis culturel, on s’en prend à un membre de la grande communauté africaine. On s’en prend à un de ses frères. J’ai donc bon espoir que cette querelle politico-sénégalaise n’est qu’un feu de paille. Pour rappel, un pays où un catholique a présidé pendant plus de 20 ans le destin de plus de 96% de musulmans ! Et là on n’était pas dans la soumission mais dans la cohabitation avec son dissemblable (en tous les cas au niveau religieux). C’est Martin Luther King qui nous exhortait à apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allions mourir tous ensemble comme des idiots !

Hier soir, sur France 3, était diffusé un film sur le combat de Nelson Mandela (« Mandela, un long chemin vers la liberté »). Et pour tous ceux qui ont fait de la peur, de la haine et de la division leur fonds de commerce, Nelson Mandela les sermonnerait, en réactualisant et contextualisant une de ses citations : « nous (métis culturels) travaillerons ensemble (même avec nos ennemis ou les personnes qui nous désapprouvent) pour soutenir le courage là où il y a la peur (dire non à toutes formes d’extrémisme), pour encourager la négociation là où il y a le conflit (la sagesse africaine), et donner l’espoir là où règne le désespoir (oui, construire une identité positive et heureuse au lieu de diviser la communauté nationale, ça c’est au moins un projet de société fiable pour les générations futures !)».

Vous ne prendrez pas mon prénom, Moustapha ! Celui-ci fait partie de mon histoire familiale. Je suis comme tant d’autres qui aspirent à la paix. Je continue mon chemin, avec l’année dernière une moyenne au 3ème trimestre de 16,34 en français au collège. J’apprends l’histoire comme des français de souche (16,07 de moyenne) avec une appréciation en fin d’année : « Excellent travail, excellente attitude. Bravo ! ». Oui j’aime l’histoire française et visiter ses hauts lieux historiques comme le château de Versailles. Mais mon identité de métis culturel me permet de prendre de la hauteur et d’être plus objectif que des nationalistes ou des surexcités en tout genre et donc de désapprouver une partie inavouable de l’histoire française dont sa période coloniale avec pour point d’orgue la tuerie de Thiaroye frappant injustement mes frères tirailleurs sénégalais.

Revenons en France. Vous imaginez, pour les sceptiques, mon professeur de latin qui m’interpelle par mon prénom Moustapha. Prenons une expression de mon âge : ça quand même de la gueule ! J’ai appris cette semaine à me présenter en latin. Cela donne : « Nomine Moustapha » ! Ça sonne bien !

Bon, trêve de plaisanterie, qu’a-t-on à interdire les prénoms venus d’ailleurs ? Analysons un avantage contre la francisation imposée des prénoms. On sait que ceux qui en portent, en particulier des prénoms à consonance arabe, connaissent plus la discrimination à l’embauche ! N’est-il pas préférable de continuer ainsi ? De voir les personnes d’ascendance africaine poursuivre leur ramassage des poubelles des bien-pensants ; de leur appliquer des périphrases de techniciennes de surface ou hôtes de caisse inventées par des énarques en manque d’imagination ; et de les utiliser comme une main-d’œuvre bon marché pour les arrière- cuisines des restaurants huppés et pour les entreprises de bâtiment de renom ! Par ailleurs, je vois un autre avantage à conserver les prénoms comme le mien. La prophétie de « Soumission » ne se réalisera jamais. Aucune chance qu’un Mouhamed n’accède à la Présidence de la République française ! Au cas contraire, une personne d’origine immigrée (et venant d’Afrique du Nord), s’appelant Simon, pourrait tromper son monde !

Moustapha, 1er Vice-Président « ICAEP »

www.icaep.fr

 

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