ECONOMIE
SÉNÉGAL – Deux Égyptiens détournent des bateaux et les cachent au Port de Dakar
Les mis en cause assurent qu’ils cherchaient refuge dans la capitale sénégalaise pour fuir la Guinée-Bissau et leur patron qui les aurait menacés de mort. Ce dernier jure que ses employés ont illégalement fait changer de cap ses navires avec leur cargaison de poissons. Plongée dans une rocambolesque affaire qui a nécessité à la DIC un peu plus de deux mois d’enquête.
Le 19 mai 2023, le procureur de la République fait parvenir à la DIC un soit-transmis concernant la plainte du nommé Hossam Koumayha. Sont visés, Salem Tahan et Ali Kanoun. Le plaignant est un armateur établi en Guinée-Bissau. Il est le propriétaire de la société de pêche dénommée Ocean Fishing Bissau SARL. Son entreprise dispose dans ce pays de bateaux de pêche et d’unités de congélation de produits halieutiques.
Tahan et Kanoun sont égyptiens. Ils étaient employés par Koumayha en qualité de capitaines des bateaux «Hassan & Fekry» et «Aleman», respectivement. Ils ont été déférés au parquet mardi 25 juillet. D’après nos informations, ils sont poursuivis pour détournement de navire, fausse route, entrave aux règlements sur la police et la sécurité de la navigation et contrebande.
Les deux mis en cause auraient illégalement, selon l’enquête, conduit les deux navires de leur patron des eaux bissau-guinéennes vers celles sénégalaises. Ils les auraient cachés au Port de Dakar avant de décharger et d’essayé, en vain, de mettre sur le marché leurs chargements de poissons.
Contrat de location
Mars 2021. Pour renforcer la flotte de son entreprise, Hossam Koumayha prend les deux bateaux en location auprès des deux Égyptiens qu’il a traduits en justice. Chaque navire lui a coûté 12 000 dollars (environ 7,1 millions F CFA) pour un an d’exploitation. Le contrat de location établi, il fait changer l’immatriculation égyptienne des bateaux en les mutant en Guinée-Bissau.
Suivant leur accord, Salem Tahan et Ali Kanoun restent aux commandes des navires. Les activités démarrent en janvier 2022, date à laquelle le contrat de location a pris effet. Les deux capitaines effectuaient des marées de huit jours au maximum, au terme desquelles ils retournaient à quai et mettaient le produit de la pêche à la disposition de l’usine.
La collaboration dure un an sans accroc. Mais le 8 avril dernier, vers 10 heures, Hossam Koumayha relève une anomalie dans le système de contrôle de ses navires : «Hassan & Fakry» et «Aleman» tanguent loin des eaux bissau-guinéennes. Et atteindront les frontières maritimes sénégalaises à 14 heures.
Silence radio
L’armateur tente en vain de joindre ses collaborateurs. Le système de communication et de localisation des deux bateaux est coupé. De même que les VMS, qui permettent de contrôler les navires au niveau de la zone CEDEAO.
Koumayha réussit à joindre l’inspecteur de l’un des bateaux. Mais ce dernier lui apprend que ceux-ci ont été détournés et se situaient à quelques nautiques du Port de Dakar. L’homme d’affaires informe les autorités compétentes bissau-guinéennes avant de sauter dans un avion pour Dakar.
Il n’était pas au bout de ses peines en posant les pieds dans la capitale sénégalaise. Avant de se rendre au Port de Dakar et de découvrir que ses navires sont cachés au quai 105, il se heurte au refus du ministère sénégalais de la Pêche lorsqu’il sollicite le blocage de la cargaison de poissons.
La tutelle lui fait savoir que compte tenu du caractère périssable du chargement, il a autorisé son débarquement et son stockage dans une usine spécialisée de la place, en attendant l’issue de la procédure.
Stockage
L’usine en question est dénommée Diop & Frères. Elle appartient à un certain Aliou Thiam, PDG de l’Établissement Baye Niass, spécialisé dans la pêche, l’armement, la consignation, la manutention et la transformation de produits halieutiques. Consignataire des deux navires, Thiam a racheté «Diop & Frères» à Mamadou Diop. Au moment du litige au sujet des navires battant pavillon bissau-guinéen, les deux hommes étaient en train de finaliser la vente, mais l’acquéreur avait déjà pris le contrôle de la société.
Le PDG de l’Établissement Baye Niass déclare avoir été engagé en février 2022 comme consignataire des deux bateaux par un certain Nicolas Nectoux. Il affirme que ce dernier, ressortissant français, s’est présenté à lui comme le représentant légal des deux navires au Sénégal. Il lui avait, dit-il, confié comme rôle de s’occuper de toutes les formalités administratives pour chaque entrée des bateaux au Port de Dakar.
C’est ainsi que, rapporte-t-il, Nicolas Nectoux lui a annoncé, le 8 avril dernier, l’arrivée à Dakar du «Hassan & Fekry» et du «Aleman». Il alerte la Capitainerie pour obtenir les autorisations d’entrée, prend contact avec la police pour les formalités de clearance et informe la douane pour les visites d’inspection à quai.
Tout est manifestement bien posé sur les roulettes. Mais à l’arrivée des navires, l’information tombe : les autorités maritimes lui font savoir que les bateaux font l’objet d’un contentieux et que, par conséquent, les formalités en cours sont suspendues. Aliou Thiam câble le ministère de la Pêche et obtient l’autorisation de décharger la cargaison de poisson. Il la conserve dans ses unités de congélation en attendant l’issue du différend.
Désaccords
uid de la quantité de poisson débarquée ? Il informe que ses agents lui avaient communiqué 15 tonnes, mais après l’inventaire qu’il a lui-même supervisé, il a retenu 22,505 tonnes pour les deux bateaux. En plus, il a recensé 1610 cassettes qu’il a gardées dans ses entrepôts.
Aliou Thiam assure que les opérations de déchargement et de stockage ont été menées par son agent shipping, Amadou Guèye, en présence de Nicolas Nectoux et sous la supervision d’un agent de la Direction de la protection et de la surveillance des pêches (DPSP) et d’un représentant du ministère de la Pêche.
Si Amadou Guèye, Mamadou Diop et Mamour Thiam Ndiaye, employé à Diop & Frères, qui ont été entendus dans le cadre de l’enquête, ont confirmé les déclarations de Aliou Thiam, Nicolas Nectoux les a en partie contestées.
Ce dernier déclare d’emblée que, contrairement à l’affirmation de Thiam, il ne s’est jamais présenté comme le représentant des deux navires. Plutôt, corrige-t-il face aux enquêteurs, il est le représentant des deux capitaines égyptiens. Et pour convaincre ses interlocuteurs, il a déposé la procuration établie en ce sens par les mis en cause à leur arrivée à Dakar.
Nicolas Nectoux a déclaré avoir été informé de l’arrivée des deux navires la veille, le 7 avril donc. Il précise avoir été alerté par téléphone par Ali Kanoun. Ce dernier lui aurait fait savoir qu’ils allaient, lui et Hassan Tahan, s’enfuir de la Guinée-Bissau à bord de leurs navires pour venir se réfugier à Dakar. Déplorant que leur patron leur devrait plusieurs mois de salaire et ne cesserait de les menacer de mort chaque fois qu’ils émettent le souhait de résilier le contrat qui les lie. Il était alors question, pour Nectoux, d’aider les fugitifs à entrer au Port de Dakar. Ce qu’il fit.
Ce dernier a admis avoir ensuite assisté au déchargement de la cargaison des deux navires ainsi qu’à leur convoyage par camions au niveau de l’usine Diop & Frères. Il s’est en revanche empressé d’ajouter qu’il ignore la composition du chargement et sa quantité, même si les deux capitaines lui auraient confié avoir déchargé chacun 10 tonnes environ.
Vente bloquée, contradictions
Le Français et les deux Égyptiens ont-ils vendu une partie du stock de poissons débarqué des deux navires ? Nicolas Nectoux jure que non, conforté ar les deux mis en cause.
Certes, Hassan Tahan et Ali Kanoun ont révélé avoir mandaté Nectoux pour écouler le produit. Et dans cette perspective, le Français leur a remis en guise d’avance sur le total de la probable vente ultérieure, 3,2 millions et 3,5 millions de francs CFA, respectivement. Mais lorsque le produit a été bloqué par le ministère de la Pêche et stocké dans les entrepôts de Diop & Frères, la vente était devenue impossible.
Constatant les contradictions dans les déclarations des uns et des autres, la DIC a organisé une confrontation entre Hossam Koumayha, Aliou Thiam et Nicolas Nectoux. Cette initiative n’a pas permis aux enquêteurs d’avancer plus loin. Chacun ayant, selon ces derniers, campé sur sa position. Notamment, à propos de la durée de validité du contrat liant le plaignant aux deux mis en cause.
Celui-ci prenait effet le 4 juillet 2021 pour expirer 4 juillet 2022. Mais, signale Hassan Tahan, compte tenu du retard dans la livraison des deux navires, un accord verbal a été trouvé avec le plaignant pour une prolongation jusqu’en janvier 2023.
Ce contrat était-il renouvelable «par tacite reconduction» comme le prétend Hossam Koumayha ? Non, jure les deux mis en cause. Après la date du 4 juillet 2022, ces derniers ont-ils intenté une action en justice contre leur ex-patron ? Inimaginable en Guinée-Bissau, selon Tahan et Kanoun. Qui affirment qu’une telle procédure n’aboutirait à rien puisque Koumayha serait super protégé dans ce pays.
En clair, la seule solution qui s’offrait à eux, pour échapper des griffes de leur patron, d’après leur version, c’était de s’enfuir. Et le Sénégal semblait, à leurs yeux, le refuge idéal.
Ces déclarations n’ont pas convaincu les enquêteurs. Les deux Égyptiens ont été ainsi déférés au parquet pour détournement de navire, fausse route, entrave aux règlements sur la police et la sécurité de la navigation et contrebande.
Énormes pertes
Le plaignant déplore des pertes énormes. Il assure que les huit jours de marées de ses navires lui ont rapporté 51 tonnes, 28 tonnes pour «Hassan & Fekry» et 23 tonnes pour «Aleman», soit au total 30 millions de francs CFA, en plus de 2100 cassettes d’une valeur de plus de 51 millions de francs CFA.
Et ce n’est pas tout. Koumayha déclare que son entreprise doit payer des pénalités de 110 millions de francs CFA, pour «Hassan et Fekry», et 55 millions de francs CFA pour «Alema». La faute ? Le fait que les balises des deux navires aient été coupées par ses employés et que ceux-ci aient franchi les frontières maritimes de la Guinée-Bissau sans l’autorisation des autorités compétentes de ce pays.
En outre, l’armateur accuse les deux Égyptiens d’avoir détourné 13 000 litres de gasoil stockés dans les deux navires. D’une valeur totale de 8 millions 385 mille francs CFA, ce carburant devait servir pour d’autres marées. À cela s’ajoute l’arrêt d’exploitation de deux mois des deux bateaux dont le préjudice serait, selon le plaignant, de 120 millions de francs CFA.
Si vous faites chauffer la calculette, il ressort que Hossam Koumayha aurait perdu en tout 374 millions 385 mille francs CFA. Et la facture risque d’être plus salée parce que les navires ne reprendront pas leurs activités tant que le contentieux n’est pas vidé.
ECONOMIE
MAROC – Mohamed Hakim Belkadi : Penser le Maroc de 2030 comme le prototype du Maroc de 2050
Architecte, urbaniste et expert judiciaire, Mohamed Hakim Belkadi vient d’être nommé Global SDG Advisor auprès d’UNAccc World. À travers la Théorie de l’Intrication Systémique Urbaine (TISU®), qu’il a développée, il propose une nouvelle manière de concevoir les territoires : non plus comme une juxtaposition de secteurs, mais comme des systèmes dont l’eau, l’énergie, la mobilité, l’économie et l’urbanisation sont profondément interdépendantes. À l’approche de la Coupe du monde 2030, il invite le Maroc à inscrire ses grands investissements dans une vision allant bien au-delà de l’événement.
Diplômé de l’École d’architecture de Strasbourg et expert judiciaire près des juridictions de Casablanca, Mohamed Hakim Belkadi a construit son parcours à la croisée de plusieurs disciplines : l’architecture, l’urbanisme, l’aménagement territorial, l’expertise et, plus récemment, l’intelligence artificielle appliquée aux systèmes urbains. Au fil de son expérience, il a acquis une conviction : aucun projet territorial ne peut plus être étudié isolément. Une nouvelle route ne transforme pas seulement les déplacements. Elle agit également sur le foncier, l’immobilier, les flux économiques, les besoins énergétiques, la consommation d’eau et le développement de nouvelles zones urbaines. De ce constat est née la Théorie de l’Intrication Systémique Urbaine, ou TISU®, une méthode destinée à analyser les interactions qui façonnent un territoire et à anticiper les conséquences parfois invisibles d’une décision publique.

Une nomination placée sous le signe de la responsabilité
La nomination de Mohamed Hakim Belkadi comme Global SDG Advisor auprès d’UNAccc World vient donner une nouvelle dimension à ses travaux. L’architecte la considère moins comme une consécration personnelle que comme une responsabilité. Sa mission consistera notamment à apporter une lecture systémique des Objectifs de développement durable, à identifier les liens entre les politiques publiques et à rapprocher les ambitions internationales des réalités territoriales. Les 17 Objectifs de développement durable sont généralement présentés séparément. Pourtant, leur mise en œuvre révèle de multiples dépendances. L’accès à l’eau influence l’agriculture, la santé, l’urbanisation et l’économie. L’énergie intervient dans le fonctionnement des infrastructures, des transports, des industries et des systèmes de dessalement. Quant à la qualité des institutions, elle détermine la capacité d’un pays à coordonner l’ensemble de ces politiques. « Il ne s’agit pas de remplacer les institutions ou les décideurs, mais de leur donner une capacité supplémentaire : voir plus tôt, comprendre plus largement et décider avec une meilleure connaissance des conséquences possibles », explique Mohamed Hakim Belkadi. Sa nomination ouvre également la TISU® à la discussion internationale. Mais son concepteur refuse d’y voir l’aboutissement de son travail. Une théorie territoriale, rappelle-t-il, n’acquiert une véritable valeur que lorsqu’elle est confrontée au réel, testée, discutée et améliorée.
Les ODD envisagés comme un réseau
Dans le contexte marocain, Mohamed Hakim Belkadi identifie plusieurs Objectifs de développement durable jouant un rôle déterminant : l’accès à l’eau, l’énergie, les infrastructures et l’innovation, les villes durables, l’action climatique, ainsi que la gouvernance et la solidité des institutions. Il ne souhaite cependant pas établir une hiérarchie rigide entre les 17 objectifs. « Je les considère comme un réseau », précise-t-il. Certains objectifs constituent néanmoins ce qu’il appelle des « infrastructures de résilience ». Leur fragilisation peut en effet déstabiliser l’ensemble du système territorial. Une pénurie d’eau peut affecter l’agriculture, la production industrielle, l’emploi et l’attractivité de certains territoires. Une rupture énergétique peut interrompre les transports, les services urbains ou le fonctionnement d’équipements stratégiques. La priorité ne consiste donc pas seulement à atteindre chaque objectif séparément, mais à comprendre leurs effets réciproques et leurs capacités à s’amplifier.
Le territoire, un système d’interactions
La notion d’« intrication territoriale » se trouve au cœur de la TISU®. Elle désigne les interactions permanentes entre les différents éléments d’un territoire. Lorsqu’une décision est prise dans un secteur, elle peut produire des effets immédiats ou différés dans plusieurs autres domaines. La création d’une infrastructure de transport peut, par exemple, accroître la valeur des terrains environnants, attirer de nouveaux habitants, modifier les flux commerciaux et augmenter les besoins en eau et en énergie. À l’inverse, une tension sur la ressource hydrique peut entraîner une baisse de la production agricole, une diminution des revenus, une évolution des flux logistiques et, à terme, une transformation des trajectoires d’urbanisation. La difficulté réside dans le décalage entre le fonctionnement réel des territoires et l’organisation des administrations. Ces dernières sont le plus souvent structurées par secteurs, tandis que les territoires ne connaissent pas de frontière entre l’eau, l’énergie, la mobilité, l’économie ou l’urbanisme.

La TISU® propose ainsi de représenter le territoire comme un ensemble de nœuds, de flux, de dépendances, de rétroactions et de vulnérabilités. Avant toute décision, il faudrait pouvoir déterminer les secteurs qu’elle affectera, la vitesse de propagation de ses effets et les conséquences d’éventuelles perturbations simultanées.
Le Cortex Territorial®, un outil pour anticiper
Pour rendre cette approche opérationnelle, Mohamed Hakim Belkadi propose la création d’un Cortex Territorial®. Celui-ci ne serait ni un simple logiciel ni un tableau de bord, mais une véritable « infrastructure cognitive territoriale ». Son rôle serait de recueillir, structurer et croiser des données provenant de plusieurs secteurs : eau, énergie, transports, foncier, urbanisation, infrastructures, environnement, économie ou risques climatiques. La valeur de cet outil ne résiderait pas uniquement dans la quantité de données disponibles, mais dans sa capacité à faire apparaître leurs relations. Une baisse des réserves d’eau pourrait, par exemple, fragiliser l’agriculture, diminuer les revenus, perturber les flux logistiques et exercer de nouvelles pressions sur certaines zones urbaines.
Le Cortex Territorial® chercherait à repérer ces chaînes de conséquences avant qu’elles ne se transforment en crises. Son fonctionnement nécessiterait une gouvernance interinstitutionnelle réunissant, selon le territoire concerné, les administrations centrales, les collectivités, les établissements publics, les opérateurs d’infrastructures critiques, les acteurs économiques, les universités et les centres de recherche. Cette coopération ne signifierait toutefois pas que chaque acteur aurait accès à toutes les informations. Les droits d’accès devraient être précisément encadrés selon les responsabilités de chaque institution.
Casablanca–Benslimane comme laboratoire
La région Casablanca–Benslimane pourrait constituer un terrain d’expérimentation privilégié pour la TISU®. Elle concentre en effet des activités urbaines, industrielles, agricoles, logistiques, énergétiques et environnementales. L’analyse devrait notamment porter sur les ressources et les consommations d’eau, les réseaux énergétiques, les mobilités quotidiennes, les flux logistiques, les infrastructures industrielles et portuaires, l’évolution du foncier, les zones agricoles, les espaces environnementaux sensibles et les risques climatiques. L’objectif serait d’observer les interactions entre ces données. Où l’urbanisation progresse-t-elle par rapport aux capacités des réseaux d’eau et d’énergie ? Quels secteurs économiques seraient les plus fragilisés par une rupture d’approvisionnement ? Certaines infrastructures concentrent-elles trop de dépendances ? Quels projets risquent d’enfermer le territoire dans des choix difficiles à modifier à long terme ? Pour Mohamed Hakim Belkadi, Casablanca–Benslimane pourrait ainsi devenir un laboratoire marocain de l’intelligence territoriale systémique.
Une intelligence artificielle qui éclaire sans décider
Dans le modèle TISU-AI, l’intelligence artificielle n’est pas présentée comme le cœur de la théorie, mais comme son « accélérateur computationnel ». La TISU® apporte la grille de lecture. L’IA permet, quant à elle, d’analyser une quantité de données et de relations qu’un être humain ne pourrait traiter simultanément. Elle peut participer à la structuration des informations, détecter des anomalies et des signaux faibles, identifier certaines corrélations et simuler différents scénarios. L’objectif n’est pas de demander à une machine quelle décision doit être prise. Il s’agit plutôt de déterminer quels scénarios sont envisageables, quelles pourraient être leurs conséquences, quels risques ils comportent et quelles décisions permettraient de préserver le plus grand nombre d’options pour l’avenir. « L’IA ne doit pas devenir une boîte noire qui décide à la place du décideur. Elle doit rester un système d’aide à la décision explicable, traçable et contrôlable », insiste l’architecte. La responsabilité finale doit ainsi demeurer humaine, politique et institutionnelle.
La souveraineté des données, enjeu stratégique
L’utilisation de données territoriales sensibles soulève nécessairement des questions de souveraineté, de confidentialité et de cybersécurité. Mohamed Hakim Belkadi considère la donnée territoriale comme une infrastructure stratégique. Il faut donc pouvoir déterminer qui la produit, qui la détient, qui peut y accéder, dans quel objectif et pendant combien de temps. Le système devrait reposer sur une segmentation des données, des habilitations précisément définies, le chiffrement des informations, la traçabilité des accès et la séparation des environnements sensibles. Le Cortex Territorial® ne devrait surtout pas devenir un point unique de défaillance. Une architecture excessivement centralisée pourrait permettre à une cyberattaque de perturber plusieurs infrastructures critiques en même temps. Mohamed Hakim Belkadi défend donc une organisation distribuée et résiliente. La souveraineté numérique ne consiste pas uniquement à conserver les données au Maroc. Elle implique également de maîtriser leur cycle de vie, leur architecture, leurs usages, les modèles d’intelligence artificielle qui les exploitent et les décisions qui peuvent en découler.
Apprendre aussi des erreurs
Autre proposition importante : la création d’un Registre des Échecs TISU®. Contrairement à ce que son nom pourrait suggérer, cet outil n’aurait pas pour vocation de rechercher ou de sanctionner des responsables. Il constituerait une mémoire institutionnelle des projets, des décisions, des prévisions erronées, des hypothèses démenties par les faits et des signaux d’alerte insuffisamment pris en compte. « Un système qui ne mémorise que ses réussites ne devient jamais véritablement intelligent », observe Mohamed Hakim Belkadi. Ce registre permettrait de comparer les prévisions aux conséquences réellement observées, d’améliorer les modèles et d’éviter que plusieurs générations administratives ne reproduisent les mêmes erreurs. Cette mémoire constituerait ainsi une forme de « capital cognitif territorial ».
Anticiper la propagation des crises
La TISU® pourrait également servir à analyser la propagation d’une crise touchant une infrastructure stratégique comme le complexe portuaire de Tanger Med. En cas de panne énergétique, il ne suffirait pas d’étudier uniquement le fonctionnement du port. Il faudrait examiner l’ensemble de ses dépendances : les chaînes logistiques, les entreprises, les réseaux routiers et ferroviaires, les transporteurs, les industries et leurs approvisionnements. Une perturbation locale peut ainsi provoquer une succession d’effets en cascade à l’échelle du territoire et de l’économie. La même logique s’applique aux cyberattaques. Une intrusion peut commencer dans un système informatique apparemment secondaire avant d’atteindre une infrastructure critique à travers les réseaux, les prestataires ou les chaînes opérationnelles. L’analyse systémique chercherait donc à identifier les points de départ possibles, les chemins de propagation, la vitesse de diffusion de la crise, les mécanismes capables de l’absorber et les points sur lesquels intervenir pour la contenir.
L’eau, l’énergie et le climat au cœur des vulnérabilités
Mohamed Hakim Belkadi identifie trois vulnérabilités prioritaires pour le Maroc : la sécurité hydrique, les infrastructures critiques et l’urbanisation face au changement climatique. L’eau conditionne la vie des populations, mais aussi l’agriculture, l’industrie, l’énergie et la préservation de l’environnement. Les infrastructures critiques assurent, de leur côté, la continuité des activités économiques et des services essentiels. Quant aux villes, elles concentrent les habitants, les investissements, les activités et, par conséquent, les risques. La menace s’accroît lorsque ces vulnérabilités se combinent. Une sécheresse peut augmenter les besoins énergétiques nécessaires au traitement, au transport ou au dessalement de l’eau. Une panne électrique peut ensuite perturber les installations hydriques. Parallèlement, une urbanisation rapide augmente la demande en eau, en énergie et en mobilité. Si le Maroc a progressé dans la prise en compte de la relation entre eau et énergie, Mohamed Hakim Belkadi estime qu’un changement de paradigme reste nécessaire. Les deux domaines sont encore trop souvent abordés comme des politiques séparées, alors qu’ils forment une véritable boucle d’interdépendance.
Coupe du monde 2030 : une occasion historique, mais aussi un défi
La Coupe du monde 2030 accélère les investissements marocains dans les transports, le tourisme, les infrastructures et les équipements urbains. Pour Mohamed Hakim Belkadi, cette dynamique représente une occasion exceptionnelle de moderniser le pays et de renforcer son attractivité. Elle comporte cependant un risque : que la vitesse d’exécution dépasse la capacité d’anticiper les conséquences à long terme. Une route influence durablement l’urbanisation. Un stade transforme les flux de personnes. Un aéroport renforce l’attractivité d’une région. Une zone touristique génère de nouveaux besoins en eau, en énergie, en transports et en logements. La véritable question est donc de savoir ce que deviendront ces investissements en 2040, 2050 ou 2060. « Il faut accélérer l’exécution, mais ralentir les décisions qui risquent de verrouiller le futur », résume-t-il. Cette prudence ne signifie pas qu’il faille multiplier les procédures ou retarder les chantiers. Au contraire, l’utilisation de la donnée, de la modélisation et de l’intelligence artificielle pourrait réduire le temps nécessaire pour parvenir à une décision réellement éclairée.
Faire de 2030 le prototype du Maroc de 2050
Pour Mohamed Hakim Belkadi, l’année 2030 ne doit pas être envisagée comme une destination, mais comme un laboratoire. Les infrastructures construites à l’occasion de la Coupe du monde doivent constituer les premières briques d’un système territorial capable de fonctionner pendant plusieurs décennies. Les nouveaux quartiers, les équipements publics, les réseaux énergétiques, les solutions de mobilité et les dispositifs de gestion de l’eau devront être observés, mesurés et améliorés. « 2030 doit être l’expérience, 2040 la consolidation et 2050 la maturité du système », affirme-t-il. Cette vision permettrait au Maroc de sortir d’une planification centrée sur le prochain grand projet pour construire une véritable continuité entre plusieurs horizons.
Vers un État territorial augmenté
À l’horizon 2040, Mohamed Hakim Belkadi imagine un État marocain capable non seulement de gérer, mais aussi de prévoir, de simuler et d’apprendre. Chaque territoire pourrait disposer d’une représentation numérique dynamique de ses ressources, de ses infrastructures, de ses flux et de ses vulnérabilités. Les décisions les plus importantes pourraient être testées virtuellement avant leur mise en œuvre. L’eau, l’énergie, la mobilité, l’urbanisation et l’environnement seraient analysés simultanément. L’État conserverait aussi la mémoire de ses décisions, de ses hypothèses, de ses réussites et de ses erreurs afin de développer des politiques publiques véritablement apprenantes. Il ne s’agirait cependant pas de bâtir un État automatisé, gouverné par des algorithmes, mais un « État augmenté », dans lequel l’intelligence artificielle renforcerait la capacité de compréhension des décideurs sans supprimer leur responsabilité.
Grâce à son expérience des grands projets, à ses infrastructures et aux défis auxquels il est confronté, le Maroc pourrait devenir un laboratoire africain de la planification territoriale systémique. Les modèles qui y seraient expérimentés pourraient ensuite être adaptés à d’autres pays du continent confrontés au stress hydrique, à l’urbanisation rapide, à la transition énergétique et au changement climatique. Mohamed Hakim Belkadi résume sa vision en une phrase : « Le Maroc de demain ne sera pas seulement celui qui construira les infrastructures du futur ; ce sera celui qui saura comprendre les interactions entre ses territoires, anticiper leurs transformations et apprendre de ses propres décisions. » Pour le concepteur de la TISU®, l’enjeu dépasse donc largement la préparation d’un événement sportif. Il s’agit de profiter de l’élan de 2030 pour préparer une nouvelle génération de gouvernance territoriale, plus éclairée, plus souveraine et plus résiliente.
BANQUE
NIGERIA – Dangote prépare une introduction en Bourse historique à près de 1,6 milliard de dollars
La raffinerie Dangote se rapproche d’une opération financière historique sur le marché nigérian. Le groupe a officiellement engagé le processus de son introduction en Bourse avec la signature, lundi, des documents nécessaires en présence de ses conseillers et des différents intervenants chargés de l’opération.
Prévue entre le 14 septembre et le 13 octobre, l’offre publique doit porter sur 4,1 milliards d’actions proposées à 525 nairas l’unité. Sur la base de cette offre initiale, la transaction pourrait générer environ 2 150 milliards de nairas, soit près de 1,6 milliard de dollars.
Le groupe pourrait toutefois augmenter le volume proposé si la demande des investisseurs dépasse les prévisions. Jusqu’à 30 % d’actions supplémentaires pourraient ainsi être mises sur le marché, sous réserve de l’autorisation des autorités compétentes. Une telle opération placerait cette introduction parmi les plus importantes jamais enregistrées sur le continent africain.
Au-delà de son poids financier, cette entrée en Bourse constitue un moment stratégique pour la raffinerie et pour la place financière nigériane. Implantée à proximité de Lagos, l’installation représente un investissement estimé à environ 20 milliards de dollars. Avec une capacité actuelle pouvant atteindre 700 000 barils de pétrole par jour, elle s’est imposée comme un acteur majeur du secteur énergétique national.
Son fonctionnement a progressivement modifié l’approvisionnement en carburants du Nigeria, en permettant au premier producteur de pétrole d’Afrique de réduire sa dépendance aux importations de produits raffinés. Une partie de sa production est également destinée aux marchés extérieurs. La raffinerie exporte notamment du kérosène vers plusieurs destinations africaines ainsi que vers certains marchés européens.
L’opération boursière doit également accompagner une nouvelle phase de développement industriel. Dangote prévoit d’augmenter considérablement les capacités du site afin de parvenir, à terme, à une production de 1,4 million de barils par jour. Cette expansion nécessitera d’importants financements, alors que la société bénéficie déjà d’un engagement d’investissement de 400 millions de dollars.
Derrière ce projet se trouve le groupe fondé par Aliko Dangote, figure majeure du patronat nigérian et considéré comme l’homme le plus riche d’Afrique. Son conglomérat possède des activités dans plusieurs secteurs stratégiques, notamment le ciment et le sucre, avant de s’imposer également dans l’industrie pétrolière.
Lors de la cérémonie marquant la signature des documents de l’opération, Aliko Dangote a réaffirmé ses ambitions pour son complexe industriel. Le milliardaire nigérian entend poursuivre son expansion et vise à terme un objectif particulièrement ambitieux : faire de la raffinerie Dangote la plus grande installation de raffinage pétrolier au monde.
AGRICULTURE
CÔTE D’IVOIRE – Le prix du cacao reste à 1 200 FCFA, les producteurs déçus
La Côte d’Ivoire maintient le prix du cacao à 1 200 francs CFA le kilogramme pour la nouvelle campagne principale. Le gouvernement a choisi de reconduire le même tarif que celui appliqué lors de la campagne intermédiaire de mars, une décision qui ne répond pas aux attentes de nombreux producteurs.
Le prix bord champ concerne le cacao répondant aux normes de qualité, notamment en matière de fermentation, de séchage et de tri. Cette annonce intervient alors que la filière traverse une période particulièrement délicate, marquée par les fluctuations du marché et les difficultés économiques rencontrées par les planteurs.
Chez certains producteurs, l’absence de revalorisation est accueillie avec déception. Après les évolutions des cours internationaux et les charges qui pèsent sur les exploitations, plusieurs acteurs de la filière espéraient une augmentation significative du revenu versé aux producteurs.
Thibaut Yoro, producteur de cacao et responsable syndical agricole, affirme que les planteurs espéraient un prix compris entre 1 800 et 2 000 francs CFA le kilogramme. « C’était l’espoir. Malheureusement, il est toujours maintenu à 1 200 », déplore-t-il.
Les organisations professionnelles affichent toutefois des réactions plus nuancées. Obed Blonde Doua, vice-président de l’Organisation interprofessionnelle agricole, estime que les producteurs auraient préféré un tarif pouvant atteindre 1 500 francs CFA le kilogramme, tout en prenant acte de la décision annoncée par les autorités.
Le choix du gouvernement intervient dans une filière stratégique pour l’économie ivoirienne. Premier producteur mondial de cacao, la Côte d’Ivoire dépend largement de cette activité, qui fait vivre directement ou indirectement des millions de personnes.
La détermination du prix bord champ constitue donc un exercice particulièrement sensible pour les autorités. Il s’agit de garantir une rémunération suffisante aux producteurs tout en tenant compte des réalités du marché international et des équilibres économiques de l’ensemble de la chaîne cacao.
Avec le maintien du prix à 1 200 francs CFA, le gouvernement privilégie ainsi la stabilité du tarif, mais prend le risque de décevoir une partie des planteurs qui espéraient bénéficier davantage des conditions du marché.
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