CULTURE
SENEGAL : Ashley Mayer, la plus sénégalaise des américaines.
Quand on est née aux Etats-Unis, être américaine de naissance et être amoureuse du Sénégal, le pays de la Téranga, il faut s’appeler Ashley Mayer. Ashley Mayer est notre toubab nationale, elle sait préparer du thieb-djeun, elle sait faire des boules avec la main pour manger son thieb, bien sûr ! Elle sait danser le ventilateur, plus encore, elle sait aussi danser le mbalakh. Elle porte des « dial-dialy », manie la langue de Lat Dior avec art et chante comme une griotte traditionnelle. Pour tout vous dire, c’est une sénégalais incarnée. Rencontre avec cette artiste qui sait mélanger l’Amérique et le Sénégal dans une même entité .
Comment êtes-vous arrivée à la musique et la chanson ?
Je chantais depuis toujours. Lorsque j’étais plus jeune, j’ai gagné de nombreuses compétitions, remporté de nombreux prix et bourses grâce à mon chant et les gens m’ont souvent dit que Dieu m’avait accordé un talent particulier. J’ai chanté divers genres de musique, du classique au jazz. À l’université j’ai découvert la musique africaine en entendant accidentellement le résonnement de tambours Ewe du Ghana émanant d’une salle de classe de la section musique. Sur le pas de cette porte, j’ai eu l’impression d’être trans-figurée. Mon corps entier s’est allumé comme une ampoule et j’ai compris que je venais de trouver ma vocation. J’ai pris des cours pendant deux ans avec le grand joueur de tambours CK Ladzekpo. Lorsque j’ai fini mes études universitaires en Californie, j’ai déménagé à Londres, à la recherche de musique africaine et ai depuis continué à collaborer avec des musiciens, danseurs et percussionnistes africains. J’étais sous le label Virgin pour mes deux premiers albums et ai récemment enregistré mon cinquième opus « Amina) – réalisé par André Manga, à Dakar (Sénégal) avec Les Super Étoiles et à Los Angeles avec de merveilleux musiciens de world et jazz. Alors que ma recherche d’un joli langage collaboratif entre des mélodies occidentales, des paroles en anglais et la musique ouest-africaine a été ma passion pendant plus de vingt ans, avec le temps je me suis focalisée tout particulièrement sur la musique mbalax du Sénégal.
Comment vous définissez-vous en tant qu’artiste ?
Il est plus facile de dire tout simplement, “Je suis une artiste” et de laisser cette phrase englober les différentes facettes de ce que je fais. Bien que je sois avant tout une chanteuse, j’écris aussi mes propres chansons, compose pour d’autres artistes et danse le sabar. À cause de mes collaborations avec Youssou N’Dour (j’ai co-écrit sa chanson Boul Bayekou et dansé pour lui à Sorano et Bercy en 2008), beaucoup de sénégalais dans le monde entier me connaissent en tant que danseuse, ce qui me fait sourire. J’ai eu l’énorme chance de pouvoir apprendre avec d’excellents professeurs sénégalais tels que Mareme Faye (djembé) et Aziz Faye (sabar) pendant de nombreuses années. Cependant, mon principal mode d’expression artistique est le chant.En fin de compte, mon rêve est de créer des spectacles qui reflètent ma voix, mes chansons, la connexion de la musique avec le mbalax et la danse sabar. J’ai maintenant des musiciens à Londres, Paris, Los Angeles, Paris, Montréal, New York et Dakar et voudrais en particulier faire une tournée avec mon groupe sénégalais. Lorsqu’ils jouent mes morceaux mbalax, j’ai envie de m’évanouir de joie. Il y a tellement de talent digne de la scène internationale à Dakar.
Pour vous c’est quoi une bonne musique ?
La “bonne musique” est quelque chose de différent pour chacun. J’aime à quel point ceci est subjectif. Chaque personne a ses préférences et aversions individuelles et la musique préférée de l’un peut rendre l’autre fou. Comme beaucoup de person-nes aujourd’hui, je suis éclectique. J’aime tout du classique à la pop, du jazz à la folk, du hip hop à la musique africaine, mais ma passion est le mbalax. Il y a une complexité rythmique, une fougue et une beauté dans le mbalax qui me donnent de l’énergie, de l’inspiration et de la JOIE. Youssou N’Dour et les Super Étoiles sont mon groupe préféré depuis plus de vingt ans. Ils sont un mélange magique de musiciens. La voix de Youssou et son oreille pour des mélodies irrésistibles, le tama bouillonnant d’Assane Thiam, la brilliance musicale de Habib Faye, le jeu coloré et vif de Jimi Mbaye, l’humour et la fougue de Mbaye Dieye Faye, les arrangements frénétiques de Ibou Cissé au clavier, Pape Ngom – guitare rythmique constante, Abdoulaye Lô maîtrisant la batterie avec une telle finesse, et le dialogue entre eux tous. Il est incroyable de penser à quel point j’adore leur musique alors que je ne saisis pas leurs mots. Je suis impatiente d’apprendre le wolof pour pouvoir comprendre cette partie aussi !
Comment s’est faite votre rencontre avec le Sénégal?
J’ai rencontré Youssou pour la première fois à Paris en 1998 alors qu’il enregistrait The Lion. Nous avons partagé la même maison de disque (Virgin) et j’ai eu le même manager que lui Peter Gabriel. Après cela, les années ont passé et nos chemins se sont croisés plusieurs fois. J’ai co-écrit une chanson appelée “Boul Bayekou” pour son album Alsaama Day en 2007. Cette même année j’ai fait une surprise au groupe en performant un solo de danse sabar pendant leur concert à Los Angeles. Youssou m’a alors généreusement fait venir à Dakar pour répéter avec ses danseurs pendant deux semaines et j’ai dansé pour ses concerts à Sorano et Bercy en 2008. Plus tard, cette année, j’ai passé un mois chez Jimi Mbaye où nous avons enregistré mon 5ème CD, AMINA, avec Jimi, Assane, Abdoulaye Lo, Thio Mbaye, et Birame Dieng. Il a été réalisé par bassiste camerounais André Manga, et peaufiné ici à Los Angeles. Depuis lors, j’ai voyagé à Dakar plusieurs fois pour tourner des vidéos et faire des spectacles. J’y ai à présent un groupe de musiciens merveilleux et espère les emmener en Europe pour faire quelques concerts lors de festivals. Il y a tellement de talent au Sénégal…. Senegal dieum kanam! (Sénégal en avant ! )
Pourquoi en tant qu’américaine, c’est important pour vous de chanter en Wolof ?
Chaque fois que je suis au Sénégal, je suis impressionnée par la fierté des sénégalais envers leur culture, malgré le fait que les médias internationaux les bombarde continuellement avec des images et messages leur disant qu’ils sont marginaux. Les informations et feuilletons télévisés reflètent un monde qui est matériellement plus riche que le leur et promeut l’idée que tout est mieux Là-Bas. Je me rappelle avoir pleuré un jour à Médina en voyant des jeunes filles sénégalaises contempler une vidéo de Beyoncé. La peau de Beyoncé était éclairée de manière à faire apparaître sa peau plus claire qu’elle ne l’est en réalité et son tissage était blond et lisse. Il s’agit de problèmes trop compliqués pour être abordés ici mais j’aime le fait que, malgré toutes ces images, les sénégalais s’estiment et s’aiment beaucoup. L’amour qu’ils portent à leur culture, leur beauté, leur langue, humour, familles et traditions. Ceci a beaucoup de pouvoir et est capital. Alors que la plupart de ma musique est en anglais, je suis impatiente de pouvoir chanter plus souvent en wolof. Non seulement parce que, comme l’italien, c’est une belle et riche langue qui “a un goût agréable dans la bouche”, mais aussi pour offrir une alternative contre le modèle Occident-Comme-Culture-Dominante. Pourquoi ne pas dessiner la carte du monde avec l’Afrique au centre pour une fois ?
Quels thèmes abordez-vous dans vos chansons ?
Mes chansons sont comme des histoires… j’ai hérité cela de la tradition narrative du côté irlandais/anglais de la famille de mon père. Bien que certaines parlent directement d’une émotion ou croyance, la plupart raconte une histoire qui à son tour illumine une leçon personnelle apprise ou un voyage spirituel.

CULTURE
CÔTE D’IVOIRE – Valérie Ka : « La mode africaine est un véritable business, pas seulement un spectacle »
Après une édition 2026 d’Africa Fashion Up organisée le 26 juin au musée du Quai Branly à Paris, Valérie Ka défend une ambition qui dépasse les podiums : faire émerger des marques africaines capables de s’imposer sur les marchés internationaux. Pour la fondatrice de l’événement, le talent des créateurs ne fait aucun doute. Le véritable défi réside dans leur accès au financement, aux infrastructures de production et aux réseaux de distribution.
La créativité africaine s’affirme depuis plusieurs années sur les podiums internationaux, dans les collections de grandes maisons et jusque dans les garde-robes de célébrités. Pourtant, derrière cette visibilité grandissante, une difficulté persiste : peu de marques africaines bénéficient encore d’une reconnaissance internationale à la hauteur de leur potentiel créatif. C’est précisément ce déséquilibre que Valérie Ka entend corriger à travers Africa Fashion Up, une initiative destinée à promouvoir les créateurs africains et à les accompagner dans le développement de leurs entreprises. Rencontrée après l’édition 2026 de l’événement, organisée le 26 juin au musée du Quai Branly à Paris, elle revient sur les retombées de cette manifestation, mais surtout sur les obstacles qui freinent encore l’émergence de grandes marques africaines. « Quand vous regardez la Fashion Week à Paris, il n’y avait pas vraiment d’événements dédiés à la diversité. Pour moi, il était important qu’il y ait un événement qui représente l’excellence africaine à Paris lors de la Fashion Week », explique-t-elle.
De la visibilité parisienne aux opportunités internationales
Pour sa fondatrice, Africa Fashion Up a d’abord été conçu comme une vitrine de l’excellence créative africaine dans l’une des principales capitales mondiales de la mode. L’édition 2026 aurait suscité, selon elle, un important intérêt médiatique et professionnel, avec des retombées qui dépassent désormais les frontières françaises. Plusieurs créateurs ayant participé à l’événement ont notamment reçu des invitations pour présenter leurs collections dans d’autres manifestations internationales, en Afrique du Sud, au Mozambique et aux États-Unis. Une dynamique qui témoigne de l’intérêt croissant pour les signatures africaines, mais aussi de la nécessité de leur offrir des plateformes capables de faciliter leur accès aux marchés. Pour Valérie Ka, le problème ne réside pas dans l’absence de talents. Les créateurs africains produisent des collections qui circulent déjà à travers le monde, parfois portées par des personnalités internationales. Mais leur identité commerciale demeure souvent insuffisamment visible. « De nos jours, on est en 2026 et on n’est pas capable de citer une grande marque africaine », observe-t-elle, regrettant que le nom des créateurs soit encore trop rarement associé à leurs réalisations. L’enjeu est donc de faire passer les marques africaines d’une reconnaissance essentiellement artistique à une véritable identification commerciale.
Transformer la visibilité en ventes
Si les défilés constituent un outil de promotion important, ils ne représentent qu’une étape dans le développement d’une marque. Pour Valérie Ka, la visibilité doit déboucher sur des commandes, des débouchés commerciaux et une relation durable avec les acheteurs. C’est dans cette perspective qu’Africa Fashion Up a développé des initiatives de commercialisation, notamment avec les Galeries Lafayette à Paris. Les créateurs accompagnés ont ainsi pu présenter et vendre leurs collections dans un environnement commercial fréquenté par une clientèle internationale. Selon la fondatrice, ces opérations leur ont permis de rencontrer de nouveaux consommateurs et d’accéder à des circuits de distribution auxquels ils n’avaient pas nécessairement accès auparavant. Mais vendre dans un grand magasin exige aussi de maîtriser les contraintes du commerce international : disponibilité des produits, gestion des stocks, diversité des tailles et des couleurs, identification des articles et respect des procédures logistiques. Autant d’exigences qui peuvent constituer des obstacles pour de jeunes marques, même lorsque leur créativité est reconnue. « Quand on demande à un créateur de pouvoir avoir une quantité de différentes tailles, de différentes couleurs, des QR codes, EAN et tout ça, ce sont des informations qu’ils n’ont pas », explique-t-elle. Ces difficultés illustrent, selon elle, la nécessité d’un accompagnement professionnel qui dépasse largement l’organisation de défilés.
Le financement, principal frein à l’essor des marques africaines
Après près de six années d’expérience auprès des créateurs, Valérie Ka identifie clairement le principal obstacle à leur développement : l’insuffisance des financements et des capacités de production. « Ce qui manquerait vraiment aux créateurs, vu l’expérience qu’on a eue avec eux depuis bientôt six ans, c’est le financement. Ils ont besoin d’être financés, ils ont besoin d’être accompagnés. » Le problème devient particulièrement visible lorsqu’une marque reçoit une commande importante. Un créateur peut disposer d’une collection appréciée par les professionnels, sans être en mesure de produire plusieurs centaines de pièces dans les délais exigés. L’absence d’usines adaptées, de capacités industrielles suffisantes ou de structures d’accompagnement limite alors les possibilités de croissance. Pour la fondatrice d’Africa Fashion Up, cette situation souligne la nécessité de développer de véritables écosystèmes de production textile sur le continent. La création de marques internationales ne peut reposer uniquement sur le talent individuel des stylistes. Elle suppose également des investissements dans les ateliers, les équipements, la formation et les réseaux de distribution.
Former les créateurs aux exigences du marché international
Africa Fashion Up entend répondre à une partie de ces besoins à travers un programme d’accompagnement associant plusieurs partenaires. Valérie Ka évoque notamment une collaboration avec HEC Paris pour la formation à l’entrepreneuriat et au développement des entreprises. L’objectif est d’aider les créateurs à mieux structurer leur activité, à construire un modèle économique viable et à préparer leur croissance. L’initiative travaille également, selon sa fondatrice, avec Balenciaga sur les questions de communication, de positionnement des marques et de reconnaissance internationale. L’accompagnement porte enfin sur la distribution, afin de familiariser les créateurs avec les pratiques et les exigences des enseignes commerciales. Cette démarche vise à transformer des talents créatifs en entrepreneurs capables de gérer une marque, de négocier avec des acheteurs et de répondre à la demande. Car, pour Valérie Ka, la reconnaissance internationale passe aussi par la professionnalisation des structures. Une marque doit pouvoir garantir la qualité de ses produits, leur disponibilité et la continuité de sa production pour s’installer durablement sur un marché.
Un appel aux gouvernements africains : considérer la mode comme une industrie
Au-delà de l’accompagnement des créateurs, Valérie Ka interpelle les pouvoirs publics africains sur la place accordée à la mode dans les politiques économiques. Elle regrette que ce secteur soit encore trop souvent perçu comme une activité essentiellement artistique ou événementielle, alors qu’il représente un potentiel de création de richesse et d’emplois. « Malheureusement, encore en Afrique, quand on pense à la mode, on pense que c’est du show, c’est du spectacle, alors que c’est un vrai business. » Pour illustrer son propos, elle cite les grandes entreprises internationales du luxe, dont la puissance économique repose notamment sur la commercialisation de vêtements, de chaussures et d’accessoires. La mode constitue ainsi une chaîne de valeur qui mobilise de nombreux métiers, depuis la conception et la production jusqu’à la logistique, au marketing et à la distribution. Selon elle, les gouvernements africains devraient davantage investir dans les infrastructures nécessaires au développement de cette industrie. Elle appelle notamment à soutenir la formation, l’accompagnement entrepreneurial et la création d’unités de production locales. Son objectif n’est pas simplement d’obtenir davantage de financements pour organiser des événements, mais de contribuer à structurer un secteur capable de générer une activité économique durable. Elle cite l’Afrique du Sud et l’Algérie parmi les pays dont les initiatives dans le domaine de la mode peuvent inspirer d’autres marchés, notamment en Afrique francophone.
Produire en Afrique pour créer de la valeur sur le continent
La question de la production locale occupe une place centrale dans la vision de Valérie Ka. Pour elle, l’émergence de grandes marques africaines dépendra largement de la capacité du continent à développer ses propres infrastructures industrielles. Produire localement permettrait non seulement de mieux maîtriser les coûts et les délais, mais également de favoriser l’emploi et de renforcer les compétences professionnelles.
Les retombées économiques dépasseraient alors les seuls créateurs de mode. Artisans, ateliers de confection, fournisseurs de matières premières, transporteurs, distributeurs et prestataires de services pourraient bénéficier du développement de cette industrie. « Produire localement, créer son entreprise, ça permet de pouvoir développer tout un écosystème derrière », souligne-t-elle. Cette approche rejoint les réflexions plus larges sur la transformation locale et la création de valeur ajoutée dans les économies africaines. Elle pose également la question de la capacité des marques du continent à maîtriser l’ensemble de leur chaîne de production, plutôt que de dépendre principalement de structures situées à l’étranger.
Faire émerger de grandes marques africaines de luxe
Pour les prochaines années, Valérie Ka nourrit une ambition qui dépasse le rayonnement parisien d’Africa Fashion Up. Elle souhaite voir l’initiative se développer davantage sur le continent africain et contribuer à l’émergence de marques capables de rivaliser sur les marchés internationaux. Son rêve est de voir un jour les consommateurs identifier spontanément de grandes signatures africaines dans les domaines du prêt-à-porter, de la maroquinerie, des chaussures et des accessoires. Une ambition qu’elle estime réalisable, à condition de réunir les financements et les dispositifs d’accompagnement nécessaires. « Mon rêve vraiment, ce que j’aimerais plus tard, c’est qu’on puisse retrouver de grandes marques de luxe africaines », confie-t-elle. Pour la fondatrice d’Africa Fashion Up, le continent possède déjà les talents, les savoir-faire et la créativité nécessaires. Le défi consiste désormais à transformer ce potentiel en entreprises structurées, capables de produire à grande échelle, de conquérir des marchés et de bâtir une notoriété durable. Au-delà des podiums et des collections, l’avenir de la mode africaine se jouera donc aussi dans les ateliers, les usines, les écoles de formation et les réseaux de distribution. Car l’enjeu n’est plus seulement de faire admirer la créativité africaine, mais de lui donner les moyens de devenir une véritable puissance économique.
CULTURE
NIGÉRIA/FRANCE – « Lagos Feat Paris » : Wale Gbadamosi Oyekanmi veut faire de la culture un pont économique entre la France et le Nigeria
Du 6 au 11 décembre 2026, Lagos accueillera la première édition de « Lagos Feat Paris », un festival consacré aux collaborations musicales et culturelles entre artistes français et nigérians. À l’origine de cette initiative, l’entrepreneur franco-nigérian Wale Gbadamosi Oyekanmi ambitionne de dépasser le cadre du spectacle pour favoriser la création musicale, la transmission des compétences et l’emploi local. Rencontré à Paris, il présente les ambitions d’un projet qui entend rapprocher deux écosystèmes culturels parmi les plus dynamiques de leurs régions.
Entre Paris et Lagos, les échanges culturels se multiplient, portés notamment par le succès international de l’afrobeats, les collaborations musicales et l’intérêt croissant pour les industries créatives africaines. Mais comment transformer cette dynamique artistique en partenariats durables, capables de générer de nouvelles productions, des compétences et des retombées économiques ? C’est tout l’enjeu de « Lagos Feat Paris », un festival imaginé par Wale Gbadamosi Oyekanmi, entrepreneur franco-nigérian installé depuis un an et demi au Nigeria après avoir passé l’essentiel de sa vie à Paris. Pour lui, ce projet est d’abord une manière de réunir deux univers qui ont façonné son identité. D’un côté, le Nigeria, pays d’origine de ses parents et puissance culturelle africaine ; de l’autre, Paris, où il a grandi et construit son parcours. « Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est de créer des ponts entre ces deux mondes-là, qui ne se connaissent pas assez, à part dans le domaine de la musique et du cinéma », explique-t-il.
Au-delà de cette dimension personnelle, l’initiative s’inscrit dans un contexte de rapprochement culturel et économique entre la France et le Nigeria. L’entrepreneur souhaite s’appuyer sur cette dynamique pour encourager de nouvelles formes de coopération, fondées sur la création commune plutôt que sur la simple circulation des artistes.
Six jours pour créer, produire et faire rayonner les talents
Prévue du 6 au 11 décembre 2026 à Lagos, la première édition réunira des artistes français et nigérians autour d’un programme associant résidences de création, rencontres professionnelles, formation et spectacles. L’objectif n’est pas uniquement de présenter au public des artistes déjà connus, mais de leur permettre de travailler ensemble et de produire de nouvelles œuvres. Pendant trois jours, des musiciens et producteurs issus des deux pays partageront des sessions de studio afin de développer des compositions originales. Ces créations pourront ensuite être diffusées sur les marchés internationaux. « Ils vont créer ensemble de la musique, ensemble de nouvelles propriétés intellectuelles qu’ils vont ensuite publier et exporter », précise le fondateur. Le festival culminera le 11 décembre avec un grand concert de trois heures, qui doit réunir des artistes nigérians et français. Selon l’organisateur, le spectacle sera filmé et diffusé à la télévision ainsi que sur les plateformes numériques, afin de toucher un public au-delà des frontières du Nigeria. La programmation artistique complète doit être dévoilée prochainement.
Lagos, capitale de la création et carrefour des influences
Le choix de Lagos comme point de départ de cette initiative ne doit rien au hasard. Métropole économique du Nigeria, la ville occupe une place centrale dans le développement des musiques urbaines africaines et de l’industrie cinématographique Nollywood. Son dynamisme attire artistes, producteurs, entrepreneurs et investisseurs culturels. Pour Wale Gbadamosi Oyekanmi, qui revendique également son héritage yoruba, Lagos représente un espace privilégié de création et de transmission. « Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est de créer ce pont-là entre ces deux mondes. Entre Lagos, l’énergie, la jeunesse, la créativité et l’héritage de la France », souligne-t-il. Cette rencontre entre les deux villes doit permettre aux artistes français de mieux connaître le marché nigérian, tout en offrant aux talents locaux de nouvelles possibilités de visibilité dans l’espace francophone. Le projet entend ainsi dépasser les frontières linguistiques qui structurent encore largement les échanges culturels africains. Il s’adresse notamment à des artistes français issus de la diaspora africaine, dont les parcours et les influences musicales témoignent déjà de la circulation des cultures entre plusieurs continents.
Former 30 femmes et créer 200 emplois : l’ambition économique du festival
L’un des aspects les plus significatifs du projet concerne ses retombées économiques et sociales. Pour cette première édition, les organisateurs affichent un objectif de 200 emplois directs et de formation de 30 femmes aux métiers de la musique. Un partenariat avec Audio Girls Africa doit notamment permettre à de jeunes professionnelles nigérianes de participer à des sessions de formation et de collaboration avec les équipes artistiques françaises. L’ambition est de favoriser une transmission réciproque des compétences, plutôt qu’un transfert de savoir-faire à sens unique. « Ce qui nous intéresse, c’est que le savoir-faire français soit transmis aux jeunes productrices nigérianes et que les jeunes productrices nigérianes […] leur apprennent aussi leurs compétences », explique Wale Gbadamosi Oyekanmi. Cette approche traduit une volonté de reconnaître l’expertise des professionnels africains, particulièrement dans les domaines de la production musicale et des sonorités contemporaines qui contribuent aujourd’hui au rayonnement international de la musique nigériane.
Au-delà des concerts, l’organisation du festival devrait également mobiliser des métiers liés à la production audiovisuelle, à la logistique, à la communication et à l’accueil du public. Les 200 emplois annoncés constituent, à ce stade, un objectif fixé par les organisateurs pour cette première édition.
La diaspora, au-delà des transferts d’argent
Pour le fondateur de « Lagos Feat Paris », le festival porte aussi une réflexion sur le rôle économique et culturel des diasporas africaines. Longtemps abordée principalement sous l’angle des transferts financiers vers les pays d’origine, leur contribution peut également prendre la forme d’investissements, de création d’entreprises, de transmission de compétences et de développement de projets structurants. « Je crois beaucoup à la puissance de la diversité », affirme-t-il. L’entrepreneur estime que les Africains de la diaspora, après avoir bénéficié d’opportunités professionnelles à l’étranger, peuvent contribuer au développement de nouveaux écosystèmes économiques sur le continent. Dans cette perspective, la culture apparaît comme un secteur susceptible de créer des emplois tout en renforçant les liens entre les communautés. Le festival entend démontrer que les initiatives culturelles peuvent aussi devenir des projets entrepreneuriaux, avec des objectifs économiques mesurables.
Le soutien annoncé de plusieurs acteurs de l’industrie musicale
Le projet bénéficie, selon son fondateur, d’un accueil favorable auprès de plusieurs acteurs majeurs de l’industrie musicale nigériane. Wale Gbadamosi Oyekanmi évoque notamment des échanges avec l’entourage de Wizkid et les équipes de Davido, ainsi que des partenariats avec Sony Music, The Orchard et Mavin Records, label associé à des artistes comme Rema et Ayra Starr. Ces soutiens témoignent, selon lui, de l’intérêt suscité par une initiative destinée à renforcer les collaborations entre les industries musicales française et nigériane. L’organisateur souligne toutefois que l’engagement de ces acteurs ne signifie pas nécessairement leur présence sur scène lors du festival. L’enjeu est aussi de bénéficier de leur connaissance du marché, de leurs réseaux professionnels et de leur expérience dans le développement international des artistes.
Un festival ouvert au public et tourné vers l’international
L’accessibilité constitue un autre volet du projet. Prévu sur Lagos Island, dans un espace muséal et culturel, l’événement entend accueillir des publics issus de différents milieux sociaux. Les organisateurs annoncent la mise à disposition de places gratuites et des aménagements pour les personnes à mobilité réduite. Pour encourager les déplacements internationaux, Wale Gbadamosi Oyekanmi indique également qu’Air France accompagne l’initiative avec une réduction annoncée de 10 % sur les voyages liés au festival. Les spectateurs qui ne pourront pas se rendre à Lagos devraient pouvoir suivre une partie des manifestations à distance, grâce aux retransmissions télévisées et numériques. Cette stratégie de diffusion répond à une ambition plus large : faire connaître Lagos comme destination culturelle, encourager le tourisme et renforcer l’attractivité internationale des industries créatives nigérianes.
Vers une coopération culturelle d’égal à égal
Au-delà de la programmation artistique, « Lagos Feat Paris » défend une certaine conception de la coopération internationale. Pour son fondateur, les partenariats doivent reposer sur la coconstruction, la reconnaissance des compétences locales et la réciprocité des bénéfices. Cette philosophie concerne aussi bien les artistes que les institutions, les entreprises partenaires et les communautés mobilisées autour du festival. « Ce qui nous intéresse, c’est de coconstruire avec l’ensemble des partenaires », insiste-t-il. L’entrepreneur évoque notamment l’accompagnement de l’Institut français, les échanges avec les acteurs institutionnels et les chambres de commerce, ainsi que la mobilisation de communautés franco-nigérianes. En choisissant Lagos pour accueillir les sessions de création et la production des nouvelles œuvres, le festival entend également contribuer à renforcer les capacités de production sur place.
À terme, ses organisateurs espèrent inscrire l’événement dans la durée et développer une deuxième édition plus ambitieuse. Reste à mesurer, à l’issue de cette première expérience, sa capacité à concrétiser les objectifs annoncés en matière d’emploi, de formation et de création musicale. Dans un contexte où les industries culturelles africaines gagnent en visibilité internationale, « Lagos Feat Paris » entend ainsi défendre une conviction : la culture peut devenir un instrument de coopération économique, de transmission des savoir-faire et de création de valeur, au bénéfice des artistes et des territoires.
CINÉMA
BENIN – La série Jimmy Boris : L’Afrique tient son héros d’espionnage
Cette série Jimmy Boris s’impose comme une fresque romanesque de l’espionnage contemporain. Six titres sont déjà parus Panique à Cotonou, La vengeance d’Aïcha Kadhafi, Coup d’État au Gabon, Une taupe à l’Élysée, La vengeance de Poutine et tout récemment La conspiration des Anges.
Le fil rouge de cette série ? Jimmy Boris, ancien des services secrets béninois passé à la DGSE. Quadragénaire athlétique de signe taureau, esthète raffiné, amateur de thé à la vanille et de la bonne gastronomie. Ses missions l’entraînent au cœur des grandes secousses géopolitiques de la planète. À ses côtés, sa fiancée Eva Randet, métisse franco-malgache, apparaît parfois comme un contrepoint à ses aventures.
Chaque roman s’ancre dans une actualité brûlante. Dans Panique à Cotonou, Jimmy Boris affronte la menace de la secte Boko Haram décidée à frapper les intérêts français au Bénin. Cette intrigue, entièrement réécrite, vient d’être republiée sous le titre de La conspiration des anges. La vengeance d’Aïcha Kadhafi met en scène la fille aînée du dictateur libyen, commanditaire de tueurs cherchant à venger la mort de son père à Paris. Avec Une taupe à l’Élysée, l’espion Jimmy Boris plonge dans les arcanes du pouvoir français, après l’assassinat d’un conseiller présidentiel, révélant une infiltration au sommet de l’État. Coup d’État au Gabon déplace l’action à Libreville, sur fond de putsch militaire et de trafic de fausse monnaie. Jimmy Boris infiltre les cercles du pouvoir gabonais, où s’entrecroisent ambitions locales et influences étrangères avides de contrôler la succession présidentielle.

La vengeance de Poutine, variante contemporaine de la guerre froide, est sans doute le numéro le plus abouti (pour l’instant). Il s’inspire de l’affaire des Mistral non livrés à la Russie en 2014 : prétexte à un récit haletant où Boris traque un maître-espion russe à Paris, au milieu d’un vaste complot ourdi par le Kremlin.
Les romans de cette série Jimmy Boris sont bien décrits et s’inscrivent dans une veine immersive voire hyperréaliste. Comme dans la scène du début de La vengeance de Poutine : « … Le conseiller du président Macron se retourne vivement… Son cœur bat si fort qu’il lui semble accroché à ses oreilles. Son cigare glisse de ses doigts brutalement agités par un tremblement… » Il en est de même de la scène de l’attentat au début de La vengeance d’Aïcha Kadhafi : L’agent de sécurité se trouve à trois mètres. Jamila al Nabil sourit et murmure : ’’Afin que soit vengé Mouammar Kadhafi.’’ Puis elle déclenche sa charge explosive. Le bruit d’apocalypse n’est pas encore parvenu à ses tympans que la terroriste est transformée en chaleur et lumière…»
Entre géopolitique et action, Mouftaou Badarou impose une plume singulière et prometteuse, qui fait dire à certains qu’il est le Gérard de Villiers africain. On ne sait pas quels sommets il atteindra. Mais, à en croire les critiques, il continue de monter dans l’estime des amateurs de romans d’espionnage.
La conspiration des anges, éd. Licht, septembre 2026, 170 p.,16€
Disponible sur Amazon, fnac.com, editions-llicht.com, eyrolles.com, cultura.com
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